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Il tente l’impossible pour s’arracher au lit de fer sur lequel on l’a attaché. Ses poignets et ses chevilles sont retenus par quatre sangles de cuir et une large ceinture immobilise son bassin. Ses tempes lui font mal et un bourdonnement sourd résonne dans son crâne. Il a de la difficulté à respirer, son front est couvert de sueur et son cœur bat à tout rompre. Ce ne peut être que la fièvre. Son esprit s’éclaire un moment puis retourne progressivement dans l’obscurité. Il ne sait plus qui il est ni où il se trouve. Quatre hommes et une femme curieusement vêtus l’observent en silence. Ils le regardent comme on regarde un animal de cirque, le détaillant de la tête au pied. Seule la jeune femme manifeste de la retenue. Elle lance vers lui des regards gênés, comme si elle s’excusait pour le manque de savoir-vivre de ses compagnons.
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Le plus vieux des hommes s’avance. Il n’a aucun cheveu sur le crâne mais un bouc fourni, plus blanc que blanc, et des petits yeux perçants.
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— Il est possible d’envisager un début de schizophrénie paranoïde, dit-il en s’adressant aux autres.
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— Qu’est-ce qui vous permet d’affirmer une telle chose, docteur? demande un homme derrière. Ce garçon n’est ici que depuis une semaine.
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— J’admets qu’il est un peu tôt pour poser ce genre de diagnostic, docteur Lemay, répond le vieux en caressant son bouc. Mais nous pouvons tout de même constater de sévères incohérences du comportement, symptôme de la plupart des psychoses chroniques non systématisées. Il n’y a aucun signe de consommation de drogues, d’épilepsie, ni de la présence d’une tumeur au cerveau. Absence également de troubles thyroïdiens ou autres troubles métaboliques. De plus, il a été clairement établi qu’il ne s’agissait pas d’un trouble bipolaire.
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Il marque un temps.
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— Nous ne serons fixés que dans quelques mois, chers collègues, mais en attendant je suggère que le patient soit considéré comme psychotique.
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— Le rapport mentionne un sommeil perturbé, dit l’homme qui s’appelle Lemay. De longues périodes agitées où le patient exprime des idées délirantes à propos de démons et de chasse-galerie.
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Démons? Chasse-galerie? Les battements de cœur du patient se mettent à accélérer et des bouffées de chaleur assaillent son corps. Il se souvient d’Addison, du canot, de la rivière Richelieu, de la montagne de Montréal. Mais oui, bien sûr, comment a-t-il pu oublier? Les nuages se dissipent pour la première fois depuis son réveil. Il revoit le cuistot, penché au-dessus de lui, qui murmure quelque chose. Il lui est impossible de discerner son visage. Les traits d’une autre personne prennent forme dans son esprit, ceux d’une jeune fille aux traits délicats, à la chevelure dorée. L’image se précise et il comprend qu’il la connaît. Mon Dieu! c’est Amanda, sa fiancée. Où est-elle à présent? Cet animal d’Addidson a-t-il réussi à la ramener au chantier des Williams? Il doit repartir vers le nord le plus tôt possible. Mais tout d’abord, il lui faut sortir d’ici. .
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— Commençons par 20 mg de Zyprexa par jour, dit Lemay. Nous verrons ensuite.
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Le jeune patient ne comprend pas tout de leur conversation. Ils parlent bien le français, mais un français très différent. C’est la première fois qu’il entend ce genre d’accent. Et tous ces mots inconnus…
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— Détachez-moi! s’écrie-t-il en tirant de toutes ses forces sur ses liens.
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Un autre homme s’approche. Il a une aiguille à la main.
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— Pas d’injection pour l’instant, dit l’homme au bouc.
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Il dépose une main bienveillante sur l’épaule du jeune homme.
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— Calme-toi. Personne ici ne te fera de mal.
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— Je vous ai dit de me détacher!
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— Ce ne serait pas prudent. Tu risquerais de t’infliger des blessures.
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— Où sont les autres?
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— Quels autres?
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— Isaïe, Martin, Norbert… Où sont-ils?
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— Nous ne connaissons pas ces gens. Les ambulanciers ne nous ont emmené que toi.
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Il juge inutile de se débattre davantage. Ces maudites sangles de cuir ne céderont pas. Elles ont sans doute connu plus costaud que lui.
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— Tu étais seul lorsqu’on t’a retrouvé, Olivier, précise l’homme au bouc.
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Olivier? Pourquoi l’appelle-t-il comme ça? Il secoue la tête en riant : ils se sont trompés. Il n’est pas celui qu’ils croient. Il en est soulagé. Peut-être vont-ils le libérer?
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— Vous me prenez pour un autre. S’il vous plaît, détachez-moi!
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L’homme au bouc se tourne alors vers les autres qui acquiescent d’un signe de tête.
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— Tu es fatigué, Olivier, dit le vieil homme. Nous allons te laisser. Nous reviendrons demain.
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— Quoi? Vous allez me laisser ici?
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— Tu es en sécurité. Un préposé viendra te porter un plateau de nourriture dans quelques minutes. Après, il faudra dormir.
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— Non! Détachez-moi!
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Ils quittent la pièce sans un regard dans sa direction, en échangeant des propos qui lui échappent. Olivier relève la tête pour examiner plus en détail l’endroit où ils l’ont installé. C’est une grande pièce aux murs blancs, meublée d’étranges objets qu’il ne connaît pas. Ils ont des formes bizarres et sont construits dans un matériau qui ressemble à du fer blanc.
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La jeune femme est toujours là. Elle s’approche de lui. Ses yeux sont d’un bleu clair, comme ceux d’Amanda, et ses cheveux ont la même couleur blonde.
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— Qui êtes-vous?
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— Je suis le docteur Chapelle.
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Une femme docteur? De toute évidence, elle le prend pour un fou.
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— Nous sommes ici pour t’aider, poursuit-elle avec calme.
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Sa voix est chaude et rassurante. Il l’observe à nouveau. Elle ne doit pas avoir plus de trente-cinq ans. Il en a dix-sept. Il se souvient que l’anniversaire d’Amanda est en juillet. Elle aura seize ans cette année.
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— Pourquoi on m’a amené ici? Et pourquoi on m’a attaché?
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Elle continue de sourire.
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— Tu as failli étrangler deux préposés la nuit dernière.
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— J’étais pas ici la nuit dernière!
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— Où étais-tu alors? Tu survolais Lavaltrie dans un canot d’écorce, je suppose?
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Elle a visé dans le mille.
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— Comment savez-vous ça?
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Elle met ses mains derrière son dos et marche vers lui.
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— Tu as un sommeil agité… et plutôt bavard, Olivier.
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— Samuel! Je m’appelle Samuel Chénier!
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Elle s’immobilise. Il n’a pas voulu lui faire peur, mais il se doit d’insister : un homme doit être appelé par son nom.
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— Ton nom est Olivier Simon, réplique-t-elle.
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— Je sais qui je suis! Et je sais aussi que je ne suis pas cet Olivier Simon!
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— Tu crois ne pas l’être, en effet. Mais on va remédier à ça.
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Elle tourne les talons et quitte la chambre avant qu’il ait le temps d’émettre la moindre protestation.
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Celui qu’ils ont appelé « préposé » vient lui rendre visite environ trente minutes plus tard. Après l’avoir gavé d’un repas aussi froid que fade, l’homme lui ouvre la bouche et y introduit quelque chose qui laisse un goût amer sur sa langue. Samuel s’endort peu de temps après.